Rencontre avec Laurent Jullier
Un univers techno-scientifique très XIX e siècle
Professeur à l'Université de Paris
3 Sorbonne Nouvelle, Laurent Jullier est l'auteur de nombreux livres
consacrés
au cinéma dont, chez Armand Colin, L'Analyse de séquences.
Hollywood et la difficulté d'aimer (Stock), a reçu
le Prix du meilleur livre 2004 du Syndicat français de la
critique de cinéma.
Comment expliquez-vous le succès
mondial de la saga Star Wars ?
Laurent Jullier : Il y a plusieurs facteurs. Des raisons "internes", à commencer
par une histoire que l'on peut facilement s'approprier parce qu'elle
peut être relue, remixée, recyclée, recomposée à l'infini
par des milliers de personnes qui y voient moins une saga de science-fiction
qu'une réflexion sur des sujets importants : le rapport
aux parents, la foi investie dans des idées politiques,
l'évolution humaine… Comme un manuel de déchiffrage
de la vie. Les sabres laser, les astronefs, tout cela passe au
second plan. Une autre raison, c'est qu'elle fait appel à des "universaux",
des figures narratives que tout le monde est susceptible de comprendre
même sans acculturation. De plus, elle fait appel au principe
de causalité (telle voie choisie a tel effet) que l'on retrouve
dans de grands textes fondateurs de l'humanité et pas seulement
ceux de l'occident — je pense au Mahâbhârata.
Mais il y a aussi des raisons "externes" : cette saga
correspond à l'air du temps des idéologies dominantes
du dernier quart du 20e siècle et notamment le relativisme
(1). La deuxième partie de la saga développe en détail
les raisons qui ont pu pousser le personnage de Darth Vador vers
le côté obscur, raisons légitimes de son point
de vue. Notre époque d'une certaine façon, s'appuie
sur l'idée que le mal est endémique, qu'il est inutile
de chercher une Vérité avec un V majuscule, ou une
Raison à la manière de Kant. Enfin, il faut ajouter
que les plans de communication et marketing de Lucas Films sont
gérés avec une efficacité redoutable. Conjugué à un
succès public cela prend une dimension mondiale.
Dans son
dernier livre "L'invention du quotidien", Michel de Certeau
explique comment nous sommes entrés dans le "temps
du nombre", ce qui s'applique bien selon moi à Star
Wars. C'est-à-dire que l'auteur compte moins que les millions
de gens qui s'approprient son œuvre (2), qui jouent avec
les éléments de la saga exactement comme avec un échiquier,
sous la forme de courts-métrages, de nouvelles, des BD,
de jeux, de dessins, d'animations 3D, de parodies… et
même de réappropriations politiquement très
incorrectes. On quitte définitivement le comportement de
la "patate de canapé" pour une captation très
active.
Après avoir analysé le film et l'avoir
comparé aux
grands classiques, vous dites avoir découvert des résultats
qui n'étaient pas ceux attendus ?
L. J. : En commençant mon livre, j'ai voulu partir
de ce qui se disait dans les médias ou les milieux universitaires
sur la saga. On m’assurait que Lucas n'avait rien inventé, mais qu’il avait plutôt "samplé" du matériel existant, fait un collage de citations diverses et recomposé le tout. Je suis retourné aux originaux, les films (Métropolis,
La prisonnière du désert), les BD, les religions… En
fait, j'ai trouvé que son travail ne relevait pas de la citation,
mais de l'allusion, c'est-à-dire ce qui permet de "faire penser" le spectateur à quelque chose qu'il connaît ou qu'il a aimé. Lucas n'est pas un "Xerox humain",
car il a tout digéré et s'amuse avec des clins d'œil
post-modernes.
Même s'il y a dans la saga une dimension présente
dans certains mouvements religieux tels que le Manichéisme,
le Zoroastrisme et le New Age, elle ne se développe pas dans
le registre des "cadres" définis par Charles Taylor
(3), c'est-à-dire avec une référence à une
vérité suprême. D'ailleurs, le balancement entre
le bien et le mal, central dans l'histoire, se conclut sur le doute
(épisode 3). Encore une fois nous sommes dans le relativisme.
De plus, si la première trilogie, qui voit le bien triompher,
a une dimension parodique, cela n'est plus présent dans une
deuxième trilogie où l'on assiste au cafouillage des
Jedi, qui ratent leurs plans, et voient leur faculté de vision
s'effriter… Ce dernier triptyque ressemble d'ailleurs plus à notre
monde, à notre réalité.
Pourquoi dites-vous
que Star Wars est une saga du 19e siècle
?
L. J. : Les technologies et les machines dans Star War
sont très "visibles".
Non comme un catalogue d'objets anticipés, mais d'objets
regrettés. Par exemple, on assiste à la disparition
de plans, ce qui ne correspond pas à un futur où tout
est numérisé et dématérialisé.
Idem pour les armes qui sont des armes de destruction de type fusil
ou sabre très classiques, contrairement à ce que
pourrait être une guerre à coup d'armes électromagnétiques — capables
de griller en un instant tous les circuits électroniques
de
l'adversaire — mais qui n'a pas de grande force visuelle.
Ce rapport à la science est un rapport nostalgique (il y
a longtemps, dans une galaxie lointaine…) une relation rassurante,
parce qu'elle est toujours limpide et lisible. Une réalité dont
on peut douter, car il existe aujourd'hui de nombreux objets scientifiques
opaques, voir non-visibles, comme les nanotechnologies.
Ici Lucas
en a une vision très cinématographique, ce que l'on
peut comprendre puisqu'il travaille à minimiser auprès
de son public ce désenchantement du monde qui consiste comme
dit Max Weber en "l'élimination de la magie comme moyen
de salut". A contrario, son premier film, beaucoup plus expérimental,
intitulé THX 1138, avait mis en scène une idée
très moderne pour le coup, celle d'une prison dont on ne
peut pas s'évader parce qu'elle n'a pas de murs. Ce qui
ressemble plus à la science actuelle. Mais le film n'a pas
eu de succès. Une prison sans limites est évidemment
assez peu cinématographique…
Propos recueillis
par Jean-Rémi Deléage et Natacha
Quester-Séméon, I-marginal 2005
(1) Le relativisme
culturel, souvent réduit au relativisme
moral, est une thèse selon laquelle la morale n'est ni absolue
ni universelle, mais émerge de coutumes sociales et d'autres
institutions humaines. Ce relativisme considère les valeurs
morales comme applicables uniquement à l'intérieur
de frontières culturelles (sources Wikipedia).
(2) Le
nombre de pages référencées par Google
sur le terme "Star Wars" est de 39 millions en 2005.
(3) Charles
Taylor est un philosophe québécois qui
prône la nécessité de s'ouvrir en permanence
aux grands problèmes ou préoccupations qui transcendent
le moi, qu’ils soient religieux, politiques ou historiques,
mais sans référence à la transcendance.
Star Wars : Anatomie d'une saga, de Laurent Jullier
Armand Colin Cinéma (avril 2005)
|