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Philippe Druillet - star wars jedi
© 2005 Philippe Druillet & France 2
 
 

Rencontre avec Philippe Druillet
"Star Wars est un opéra de Wagner moderne"

Dessinateur et scénariste de bande dessinée, il publie son premier livre en 1966. Intitulé Le Mystère des abîmes, il met en scène son héros récurrent Lone Sloane sur le thème de la science-fiction. Entré au journal Pilote, il poursuit la saga de son héro dans un style de plus en plus flamboyant, innovant par une mise en page audacieuse et l'introduction d'images de synthèse dans les décors. Il est l'inventeur dans les années 70, de l'heroic fantasy à la française, et participe en  75 à la création de Métal hurlant et des Humanoïdes Associés. En 1996, il reçoit le Grand Prix national des Arts graphiques. Outre ses activités de bédéiste et d'illustrateur, il s'est aussi intéressé à l'opéra-rock, la peinture, la sculpture et l'infographie. Il a aussi créé les décors de la saga de France 2 "Les rois maudits".

En tant que dessinateur et concepteur d'univers, comment voyez-vous Star Wars par rapport aux sagas passées ?

Philippe Druillet : Lucas et moi sommes issus d'une culture européenne et chevaleresque qui a deux ou trois siècles d'histoire. Je pense notamment au "Roman de la Rose" (1237), au Romantisme, à l'heroic fantasy. Et aussi aux symbolistes du XIXe siècle — la princesse Leila n'est pas éloignée de certaines peintures anglaises et françaises de cette époque. On raconte toujours la même histoire, nourries des mêmes thèmes profonds que ce soit chez Perrault, Grimm, les contes du Rhin, les histoires celtiques, les fables de la Fontaine : il y a le mal, le bien, la femme aimée, le père créateur, celui qui détruit... À chaque siècle, on reconstruit ces mythes avec une nouvelle lumière, avec le langage et le regard du monde dans lequel on vit. C'est ce que fait Lucas à travers le cinéma et la 3D. Il y a donc une continuité puisqu'il a créé un "opéra de Wagner moderne".

Lucas a rendu hommage à votre travail. S'est-il inspiré de vous ?

P. D.
: George m'a fait une belle préface dans les années 80 pour une de mes éditions. S'il me l'avait demandé, j'aurais fait la même chose. Nous sommes de la même famille, de la même génération, on a  grandi de la même manière. Nous sommés nés en 1944 — période nourrie par la musique, les arts, le rock, la littérature, la bande-dessinée, le graphisme, l'Expressionnisme, le cinéma, etc. Nous avons été fascinés par les mêmes images, les mêmes délires, marqués tous deux par des films comme "Planète Interdite" (Fred McWilcoxen 1957), ou plus anciens tel le "Métropolis" de Fritz Lang. Cet homme sensible et intelligent a fait la synthèse de ces influences générales, notamment celles de notre enfance, pour construire un univers précis, comme je le fais également dans mon travail. D'ailleurs, il aurait très bien pu porter à l'écran la série Superman. Quant à la BD française, Mézières (1) dit que Star Wars lui aurait beaucoup emprunté. Même si je l'aime beaucoup, je ne partage pas cet avis.

Pour moi, le design de l'opéra Star Wars a été fortement nourri par l'esthétique de la NASA et de la Navy. Les soldats blancs et noirs ont été inspirés d'un jouet japonais (j'ai un livre pour preuve dans ma bibliothèque) datant de 1973/74. En outre, George est l'une des rares personnalités de cet ordre auquel on envoie un livre et qui vous répond quinze jours après en disant : "merci Philippe, parce que cela me fait plaisir, ton dernier livre est sympa". J'ai beaucoup de courriers de lui et c'est touchant. Certes, on est de la même génération, mais nous ne sommes pas nés dans le même pays. George a construit un Disney moderne en Amérique avec une industrie cinématographique puissante et extraordinaire. Alors que nous sur le Vieux Continent, nous ne sommes pas encore parvenus à nous entendre au niveau de la production européenne (cinéma ou télé). Nous sommes parvenus malgré tout à monter "Les Rois Maudits", réalisés par José Dayan pour France 2, mais j'ai des projets de long métrage tels que Salambo ou Nospheratus que je ne parviens pas à concrétiser. Ici, de nombreux artistes les plus connus rencontrent les mêmes problèmes.

Vous avez été un des premiers à user des images de synthèse dans les décors. Comment voyez-vous le futur des effets spéciaux dans l'art de l'image ?

P. D.
: J'ai découvert la 3D, à la fin des années 70 dans la revue "Sciences et Vie". Il y avait une photo d'une simulation d'une goutte d'eau avec un fil de fer. L'article expliquait que l'on développait une matière en relief et qu'une caméra virtuelle pouvait tourner autour de la goutte d'eau. J'y ai cru tout de suite, car j'ai pensé aux dessins animés traditionnels, de Tex Avery à Disney, qui n'étaient que multiplanes (avant, arrière, latéral gauche ou droit). Là, en 3D on allait pouvoir tourner autour. Un nouveau cinéma arrivait ! En France, je me suis battu pour créer des œuvres en image de synthèse.

La 3D est un matériau de rêve absolument fabuleux pour le 7e art , et nous n'en sommes encore qu'au début. Ce qui va arriver sera encore plus fou, ce sera l'hologramme et la réalité virtuelle. Je trouve la 3D encore froide. Si un jour je parviens à monter Salambo, je voudrais une 3D chaude avec de la matière, de la couleur, de la contre-lumière, de l'ombre. Quand on travaillait sur Excalibur, nous étions une équipe de quarante à soixante personnes, des infographistes de grand talent. Notre travail d'atelier avec ses équipes d'assistants ressemble à celui des peintres du XVIe au XIXe siècles. On faisait de la peinture comme en rêvait Rembrandt. D'une certaine façon, les grandes toiles du XVIIe et du XVIIIe étaient les "écrans de cinéma" de l'époque. N'oublions pas qu'au début du XIXe siècle, le diorama présentait des panneaux de 120 mètres de long, sur 4 mètres de haut qui préfiguraient le cinématographe. D'ailleurs, les Américains se sont servis du "Radeau de la méduse" de Théodore Géricault ou de "L'enlèvement des Sabines" de Nicolas Poussin pour les péplums. Il y a une relation évidente entre peinture et cinéma. La 3D préfigure d'autres délires sublimes.

Aujourd'hui, malgré la réalisation de certaines utopies d'hier, les technologies sont trop froides pour nous faire vraiment rêver. Peut-on malgré tout rêver d'un monde virtuel où l'humain serait idéal ?

Je suis fasciné par le Net, il y a vingt-cinq ans, on croyait que dans les années 2000, on serait sur Mars ou Pluton. Aujourd'hui, nous n'avons toujours pas exploré ces planètes, ni les fonds marins du capitaine Némo, mais nous avons inventé une toile autour de la planète qui te permet de tout faire. Il y a la face blanche et la face noire, qui peut se retourner contre nous. Le virtuel et la technologie ne sont jamais que des instruments dirigés par le cerveau et l'intelligence ou le crétinisme humain. Le Net peut être une arme de destruction, de combat et de propagande immonde. Il peut être aussi positif, intelligent, communicatif, c'est à l'être humain de le gérer.

Mais je vois que c'est le bordel ambiant. Par exemple, aujourd'hui, les hommes et les femmes ont peur les uns des autres et ne se comprennent plus. C'est incroyable d'en arriver là. Il y a donc des problèmes absolument terrifiants. À travers le Net, on va chercher des compensations qui finissent par des échecs, car elles ne résolvent rien. Le rapport entre les êtres, hommes, femmes, enfants au sein de la famille, ça passe par l'humain, comme la fraternité et l'amitié. Si on ne parvient pas à gérer tout cela, on va être mal. Ces technologies sont des outils de travail absolument fabuleux, comme les religions ont été des outils de travail et de pouvoir. On peut en faire de belles choses ou des mauvaises. À chacun de choisir. Tout ce qui est inventé l'est par l'être humain. Et nous avons les moyens d'inventer des choses sublimes.

À un moment donné, il faut être capable, à travers nos instruments d'analyse et de mémoire, de comprendre ce que nous avons de "bien" et de "mal" dans l'histoire humaine. Plus personne ne peut dire : "je ne savais pas". Et entre Mozart et Hitler, l'humanité a fait très fort ! Il est possible qu'un jour, la Planète Terre, qui est un organisme biologique, minéral, physique et vivant, et aussi bien plus fort que nous, se dise : "ces puces qui sur mon dos m'excèdent... je vais les secouer pour recommencer un cycle de deux milliards d'années sans elles". À nous de décider simplement, si on y va maintenant avec intelligence ou pas. Le futur jugera.

Propos recueillis par Natacha Quester-Séméon, I-marginal 2005

(1) Auteur de BD français, et notamment de la série Valérian.
Le site Web de Jean-Claude Mézières

Le site Web de Philippe Druillet

« Les Rois Maudits »
Philippe Druillet a créé les décors de la série événement de France 2 : « Les Rois maudits » (5 films de 90 minutes), réalisée par Josée Dayan et diffusée en octobre 2005. Plus de 400 dessins ont été nécessaires pour donner vie à un Moyen-Âge très « Heroic Fantasy ». Un livre regroupant toutes les créations graphiques de Druillet paraît en novembre 2005 chez Albin Michel.

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