Rencontre avec Joël de Rosnay
Clones, robots, voyages galactiques :
ce que l'avenir nous réserve
vraiment...
Ancien chercheur et enseignant au Massachusetts
Institute of Technology (MIT) dans le domaine de la biologie
et de l'informatique, Joël
de Rosnay est Président exécutif de Biotics International
et conseiller du Président de la Cité des sciences
dont il a été le directeur de la prospective et de
l'évaluation jusqu'en juillet 2002.
La science-fiction est-elle
la fille de la révolution industrielle
?
Joël de Rosnay : Je ne pense pas, parce que
depuis les grecs et les plus anciens écrits, des penseurs
ont imaginé ce
que pourrait être les utopies du monde futur, mais sans avoir
les moyens techniques et les outils industriels pour prévoir
des voyages dans le temps, ou dans l'espace, comme l'avait
fait Jules Verne. Léonard Vinci a été un extraordinaire
auteur de science-fiction, et bien d'autres avant et après
lui. Je crois que c'est un thème récurrent
de vouloir sortir de notre sphère de pensées actuelles
pour essayer de se penser à cinquante ans voire à deux
ou trois siècles... C'est ça qui est passionnant.
En même temps, cela donne des idées aux scientifiques
et alimente la recherche...
Les fameux robots R2D2 et C3PO
ne seront bientôt plus des
utopies ?
J. de R. : Il faut réaliser que George Lucas les
a inventés à la
fin des années 70. En trente-cinq ans, il y a eu des progrès
considérables, surtout du côté japonais. Notamment
chez Hitachi et Honda, avec des robots qu'on appelle anthropomorphes,
c'est-à-dire doté de bras et de jambes et qui
sont capables de marcher, de monter des escaliers, de les descendre,
de jouer du piano, etc. Même s'il y a eu beaucoup de progrès,
on est encore loin du robot qui va aller chercher dans le frigidaire
une canette de bière à la demande de son propriétaire.
Néanmoins, je pense que dans dix à quinze ans, il
y aura des robots joueurs et des robots domestiques qui ressembleront
un peu à ce que George Lucas avait prévu dans Star
Wars.
Le cap le plus important qui reste à franchir est
celui de l'intelligence artificielle. Dans les années
1980/90, on pensait pouvoir mettre dans une machine, ce que l'on
croit être l'intelligence humaine. Or, comme nous n'arrivons
même pas à définir nous-mêmes ce que
c'est que l'intelligence, difficile de la programmer
dans une machine ! Par ailleurs, l'intelligence s'appuie
sur des symboles, des valeurs, de l'affectif, de l'émotif,
dont le robot est totalement incapable. La nouvelle approche a
donc consisté — plutôt que d'aller du haut vers
le bas, de l'intelligence humaine vers les robots — d'aller
du bas vers le haut, c'est-à-dire de partir des organismes
les plus simples, comme des vers, des mouches, des fourmis, des
abeilles, pour essayer de comprendre comment ils apprennent eux-mêmes,
comment ils s'orientent par rapport à leur environnement
et sont capables d'exécuter des tâches complexes.
C'est la nouvelle approche que l'on appelle la vie
artificielle, plutôt que l'intelligence artificielle.
Elle consiste à fournir à un robot très simple,
des capacités d'apprentissage par couches successives,
lui permettant d'apprendre de lui-même en fonction de son
environnement.
L'armée de clones décrite
dans Star Wars pourrait-elle voir le jour ?
J. de R. : Est-ce qu'un clone biologique est
possible ? La réponse est oui, évidemment, et presque
malheureusement. Parce que cela pose des problèmes éthiques,
absolument fondamentaux, qui sont tout nouveau dans l'histoire
de l'humanité.
Pourquoi dis-je que c'est possible ? Parce qu'on est
déjà arrivé à cloner des animaux et
faire en sorte que la fameuse brebis Dolly par exemple, et maintenant
des chats et des chiens qui sont morts et dont les maîtres
sont prêts à payer des sommes assez considérables
pour les "ressusciter" à partir d'une cellule,
c'est une réalité. Déjà des entreprises
aux États-Unis proposent de faire "renaître" un
animal disparu, un chien ou un chat, à partir de quelques
cellules contenant son ADN. C'est une possibilité qui
s'applique aussi aux humains même si la barrière
de bioéthique est évidente. Ce sont des expériences
qui sont interdites dans le monde entier. Il n'est pas impossible
que quelques personnes tentent dans leur coin des expériences
de ce type pour cloner un être humain. Mais vous comprenez évidemment
que ce sont des actions qui sont considérées contre-nature
et fortement rejetées par la communauté scientifique,
et évidemment par l'humanité en général.
Le
clone est identique du point de vue génétique,
mais pas de celui de la psychologie...
J. de R. : Il ne faut pas
trop fantasmer sur les clones. C'est
une vieille idée qui circule depuis une trentaine d'années
dans le monde de la science-fiction et de la biologie. Axel Kahn*
dit que la bio-copie d'un individu identique à lui-même
est une hérésie contre-nature, dans la mesure où la
force de la vie, c'est la diversité. Donc, si on "refabrique" des êtres
identiques, on abolit la diversité. Deuxièmement,
il ajoute que si on refait un clone à partir de quelqu'un
qui a vingt, trente, quarante ou cinquante ans, ce clone aura peut-être
biologiquement les mêmes caractéristiques, mais en
aucun cas, sa trajectoire humaine. Sa vie, son éducation,
les épreuves, les événements que cette personne
a rencontrés dans sa vie ne seront pas les mêmes.
Donc, il est tout à fait improbable, même s'il
a les mêmes gênes, cellules ou tissus, qu'il puisse
avoir la même personnalité.
* Axel Khan est membre
du Comité consultatif national d'éthique
et directeur de l'Institut de génétique moléculaire
de l'hôpital Cochin à Paris (ndlr)
Pourra-t-on
réaliser certaines des prouesses technologiques
de Star Wars grâce aux nanotechnologies ?
J. de R. : Les
nanotechnologies, par les possibilités démultipliées
qu'elles offrent, comme la chimie au début des années
20/30, va révolutionner, toute une série de domaines,
depuis la médecine, la robotique, la cosmétique,
l'industrie pharmaceutique, les peintures, les capteurs solaires,
le militaire, et beaucoup d'autres secteurs. Pourquoi ? Parce
que les nanotechnologies consistent à fabriquer des assemblages
complexes de molécules pour faire, par exemple, des nano-assembleurs,
des machines qui vont assembler d'autres machines. Et ce à partir
d'un jeu de légo qui consiste à assembler des
molécules et des macro-molécules en connaissant leur
propriété d'assemblage. C'est une technologique
extrêmement générale qui bien entendu s'appliquera
aux technologies spatiales, ne serait-ce que pour des revêtements
spéciaux. Par exemple, on peut imaginer que les revêtements
d'une navette spatiale — au lieu de tuiles fragiles qui se
détachent, occasionnant des graves accidents — soient
formés par des revêtements en couches minces, extrêmement
résistantes, quasi métalliques, capables d'absorber
la chaleur. On peut même imaginer que la coque du vaisseau
soit recouverte d'une peinture nanotechnologique (et elle
existe déjà), susceptible de capter l'énergie
solaire et de la renvoyer dans des circuits. Ces peintures pourraient
aussi bien être utilisées pour peintre les toits des
maisons dans les villes, et collecter une quantité très
importante d'énergie pour l'usage domestique.
Certains
spécialistes disent que dans 150 ans, on pourrait
vivre 1 000 ans. Dans ce cas, sera-t-on obligé d'essaimer
dans la galaxie ?
J. de R. : Ce sont deux grands
thèmes de science-fiction
qui ont été repris récemment par deux auteurs
très connus : Ray Kurzweil, dans son livre sur la longévité*,
où il dit effectivement que si l'on vit quarante ou
cinquante ans de plus, on pourrait ne plus mourir, en se transplantant
des organes, par génie tissulaire interne; et un autre chercheur
anglais, Aubrey de Grey (biologiste de Cambridge) dont je parle
dans mon livre "Une vie en plus", sur la longévité justement.
Ces auteurs sont très controversés parce que beaucoup
pensent que la mort est nécessaire à la vie, et que
maintenir en vie artificiellement toute une série d'êtres
humains, serait contraire à l'évolution biologique
et à la nature. Faudra-t-il essaimer dans la galaxie ? Pourquoi
pas. Il est prévu qu'éventuellement, en allant
essaimer sur des planètes proches, puis vers des planètes
lointaines, l'humanité va continuer à se développer.
Mais la question n'est pas vraiment là. D'une part,
ces voyages auraient un coût énorme en énergie,
puisée sur la terre ou même dans le Soleil. D'autre
part, ce n'est pas une expansion de l'humanité à l'extérieur
de notre terre dont nous avons besoin. La vraie question se trouve
dans notre capacité à aménager la terre, à régler
les problèmes démographiques, à apprendre
l'échange, la solidarité et le partage, avant d'aller
se disséminer dans la galaxie.
Propos recueillis par Jean-Rémi Deléage et Natacha
Quester-Séméon, I-marginal 2005
* Fantastic Voyage:
Live Long Enough to Live Forever
« Une vie en plus » - La longévité,
pour quoi faire ?
Joël de Rosnay, Jean-Louis Servan-Schreiber, François
de Closets et Dominique Simonnet, tentent d'y répondre côté corps,
côté psy et côté sociétal...
Seuil, Collection : H.C. ESSAIS (Sortie le 14 octobre 2005)
Une vie en plus, le Blog
Site de
Joël de Rosnay : Le
Carrefour du Futur
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